Textes de

Pierre Souchaud  -  Alain Pusel   - Françoise Monnin


 

Avant propos

par Pierre Souchaud - Directeur du magazine Artension

de l'unité et de l'infini

Par la peinture, Nicole Gaulier a entrepris d'embrasser et de ré enchanter le monde dans sa totalité et par tous ses éléments. Tout est bon à peindre, tout est sujet et objet plastique. Le moteur est là, dans ce vertige d'appropriation de l'ensemble par le particulier, de l'infini par l'unité.

C'est une pluie musicale avec des gouttes colorées une à une. Démarche unique qui consiste à donner à chaque chose un rythme, une couleur, une identité, un sens certainement, une raison d'appartenir à la globalité de l'être au monde.

Démarche unique de communion avec l'entière beauté de l'humanité.

 


ENTRE TERRE ET CIEL  

Nicole Gaulier, le portrait d’une artiste au plus haut des yeux

Elle se nomme Imagination.

Un peu taquine et moqueuse, si elle se plaît à s’habiller de noir, nul ne voudra nier que ce ne soit souvent avec extravagance ni croire qu’elle fait toujours tout sérieusement et de la même manière. Elle fourre une main dans sa poche ; elle en tire un bonnet de fou ; elle le met sur sa tête, ce bonnet rouge comme une crête, et s’enfuit. Aujourd’hui ici ; demain là.

Luigi Pirandello

Une tragédie grecque. Nicole, lentement se dresse en matinée d’une représentation théâtrale, dans les plis élégants et noirs d’une robe d’Electre, le regard charbon, pourtant si surgissante, portée par sa propre lumière.

Les mains s’essuient vite,  celles d’une femme farouche  à la fontaine, après des libations discrètes. Puisque c’est la peinture qui souligne les lignes de ses mains, qui habite incruste et patine les creux de ses paumes. Bien enfoncée à l’intérieur de sa chair est la vision d’elle -même en petite fille tourmentée par le chagrin que ne soulage le bleu du ciel. Heureusement monte l’odeur des foins. Lui revient la nature, le printemps et l’automne, les sentiments éternels de solitude et de légèreté mêlés. La fierté des grands parents, entre Verdun, la Meuse et l’Alsace de Bischwiller. Les sangs séchés des deux côtés du Rhin.  Les croix de guerre, les croix des cimetières, les casques à pointes et la fraternité des hommes tranchés retournant à la boue. Combien de générations, encore, d’emblée écrasées par le poids de tous les morts, des foudres, poudres, acier. Aimablement meurtrière dans les livres d’ école, la guerre, de naguère et de toujours. Verdun, la Meuse. Strassburg, la Lorelei. L’autodestruction de l’Europe juste avant le temps de l’Innommable. Nicole Gaulier a déjà rendu à l’Histoire, par des travaux passés, ce qu’Elle lui avait déjà pris,  juste soufflé. Une enfance, un jeu de dames, cruauté douce, souffler n’est pas jouer ,  on prend et on dévore,  les gueules des adultes sont mâchoires qui broient les rêves des nouveaux-nés. Dis, quand est-ce le temps de vivre ? Juste tenir un brin d’herbe dans la main pour se retenir de crier, de pleurer. Insulter dieu, ce ne sera pas son combat. Pour d’autres. Bataille. Combats avec des mots savants cachés sous des manteaux d’hiver.

 La peinture, c’est à l’air libre !  La peinture : à plein poumon !  Pardonnez moi si parfois je suffoque, si mon corps siffle, si je respire soudain comme roule un train. Ces trains vers l’est, oh… plus tard, ces autres trains. Non, quittons le passé. Nicole a aussi  donné à l’Histoire dans une histoire de famille de mots. Tournons la page. Pas de mot disponible quand l’âme tremble face au désastre du monde. Avec la peinture, comme une prière creusée dans la matière. Puits de lumière. Ferveur. La matière, le grand moule, la  big mother, pardonne-t-elle aux hommes ?

Electre revient sur la scène. A-t-elle chassé Oreste de sa tête ? Elle n’attend pas son retour. Ce matin, derrière le grand rideau plissé rouge,  elle  replonge sa vie dans ses couleurs. Cette musique sortie des tubes, ces solis de pigments, ces glissandos de térébenthine. Se mettre entre parenthèses pour retrouver l’unité du monde.

- Non, ne reviens pas Oreste ; je ne suis pas une femme de vengeance ; je ne suis pas née pour rendre le crime au crime. Je pleure sur ma joue de vieille protestante et je t’emmerde Oreste : personne ne tue ma mère. Personne. On ne tue pas le mystère de sa propre origine.

Mais la matière ! Seigneur Dieu ! (au diable les Grecs)

La lutte douce,  sauvage, ensuite jouissive et opiniâtre, avec la matière.

Cette matière…elle la pourchasse, la traque sous toutes ses formes :  enivrante, changeante, luxuriante, puissante… Pour la ramener à soi-même, à sa mémoire, c’est -à-dire aussi à sa famille, il y a le choc du Transi. Les transis, ces poèmes de pierre,  écorchés arrêtés par le bronze qui rappellent aux hommes que la souffrance précède l’instant de la mort et que la créature comprend l’humilité de sa condition à travers l’évocation de sa fragilité . Nicole ne s’appesantit jamais sur son état de fugacité, -on vit, on meurt – depuis qu’elle  pilote le vaisseau de son art qui brise les vagues du temps jusqu’aux  écumes créatives…Que du bonheur dans cet autre temps, cet arrière temps, cet after time,  temps de l’atelier, suspension des secondes du temps du monde. Reprendre souffle pour ne pas être  ramenée à la sensation des jours de douleur : cette  pluie noire qui s’abat sans discontinuer sur le parapluie troué de l’humanité. Sur les gentils. Sur les salauds. (ceux de 14)

 Et le grand-père au milieu de tous, au beau milieu des veines de « la grande saignée » . A porter ensuite l’expression des trépassés, les rictus de la mort toute sa vie, avec soi, sur son dos. Croire au Dieu de  justice , à l’amour du Christ avec au fond de son cœur les corps vomis  par la peur,  les tripes- geyser dans ces boyaux de l’enfer. Se rappeler du sentiment porté par le grand- père, pasteur, sévère, c’est faire l’union de son esprit avec le sien, c’est être avec les siens au centre de l’Homme tout entier. Est ce que c’est pleurer, est ce que c’est rire ? Est ce que c’est se taire, est-ce que c’est dire ?

 Peindre. Peindre toute la foutue sainte journée pour laver les scories du temps et revivre à même la pulsation des siens pour rendre grâce à ceux qui font qu’on est conduit, à rebours, au seuil de leur vie profonde. Destination les morts. Revenir à leur vie. La serrer contre sa poitrine. Alors ce transi, à l’église Saint-Etienne de Bar- le- Duc, qui arrache son cœur pour le tendre au Créateur,  Nicole y voit l’espoir et la beauté : le mouvement même de l’âme et non le figement du supplicié minéral. Ce squelette extatique est un toréador en habit de lumière. Il se dresse dans tout l’ orgueil de sa flamme. Le Transi de Ligier Richier est  la boussole et le guide du bouleversement de l’ exposition à Bar -le- Duc où chacun découvre Nicole, reine en ses matières, princesse de toutes ses couleurs. La vraie mémoire tient et vient par l’animation de la matière. L’animation, l’âme, le souffle…Pardonnez-moi si d’aventure ma voix se fait rauque, ma respiration plus sèche, mon corps plus altéré…

 Image d’une journée d’atelier. Le transi est le chant d’amour que Nicole Gaulier adresse au monde tous les jours au rythme de  ses strophes : la broderie, la poterie, la peinture… La peintures sous toutes ses formes, sous toutes ses coutures, sous toutes ses couleurs. Nicole comme dans une eau de  jouvence sans cesse recolorée. Sans cesse des stations – arrêts, césures, brisures avant création -  qui rompent des stèles de la mémoire pour en ouvrir  pulpes de vie et  variations du plaisir. C’est l’écriture de la patience : de la broderie, art du temps, à la terre qui boit les dessins : poteries de l’enchantement. C’est le tempo des jours qui tombent à la maternité qui vient – cette violente douceur, paysage du désir au vivant - ; ces lendemains insoutenables et gais qui mènent les petits pas  des berceaux vers la lourde chape des tombeaux. Horizon des vieillesses reculées. La mère, le père, le grand-père : ces instances qui cèdent pour mieux révéler le flot des caresses et des sensualités.

Hier. Aujourd’hui. Ici. Là-bas.

 L’arrêt du temps, la mort des gens ; il n’y a pas de mots pour les mots dire. Nicole les vit dans tout son art ; elle tend un espace entre la terre et le ciel. Elle tire des flèches entre elle et le monde, des flèches qui retombent en lentes paraboles de matières, parallèles, diagonales, courbes de lumière. Gros traits noirs. Petites étendues vertes. La matière pleure, la matière rit, la matière jouit :  elle en a le pouvoir et Nicole lui donne ses formes. Les parapluies ou passerelles suspendues, soucoupes bigarrées ; poème cosmologique de la première voûte.  Nicole balaye le monde fini des Grecs et les plaines grasses du paysage alsacien pour l’exubérance de l’Afrique ! Mère primitive ! Mama pictura a treize enfants de ses enfants donnés. Fougue de l’environnement dessous les facéties aériennes. Les chaussures qui tanguent les sacs qui swinguent les bols qui dansent. La terre comme une piste de décollages. Pied de nez, bisque bisque rage, je te tiens tu me tiens…Nicole repeint sur son histoire, recouvre le passé chargé et charrié par les anciennes toiles : liberté retrouvée, liberté libre ! Entrée. Sortie. Sève. Revivre.

Elle fait la nique au temps et vénère, révère la mémoire, elle a vingt ans et imprime des rayures, elle a cent ans et dessine des arbres. Vertige, prolifération, gourmandise, immensité, champs d’écume, chants de lune.

Ce n’est quand même pas sa faute si ce n’est pas la même toile qu’elle aime à  chaque fois.

Multiple, mon chéri.

 Unique, mon trésor.

Tous différents, coquin de sort, le bel effort !

Elle déambule, virevolte, circule, sans pesanteur aucune, enveloppée dans un châle de lumière, protégée dans un pull de couleurs… lalala lalère… que faire avec ça…lalala la…que faire avec soi.  Les artistes, on ne les écoute pas. Une vie d’artiste : des heures d’humiliation – on ne vous demande rien, on ne veut pas de ce que vous comprenez du monde, des mécanismes de la cruauté humaine, des oublis des silences, des peurs des négligences, au nom de qui, au nom de quoi…Convention. Education. Les grands mots des Poltrons.

Cette commisération : - Enfin, Nicole…

Cette condescendance : - Tu ne vas quand même pas…

Ces courriers sans réponses, ces coups de fil sans rappels, ces rendez- vous reportés…Laver tous ces refus, effacer tous ces affronts dans l’alcool serait une solution. Ce serait s’abandonner. Ce serait manquer à soi. Ce serait comme leur donner raison : ah…ces artistes. Nicole Gaulier a choisi le silence de l’atelier pour répondre peinture après peinture, comme Cyrano répliquait syllabe après syllabe aux illettrés du cœur. Nicole Gaulier a choisi le plaisir des jours pour conserver l’envie de l’autre dans l’invitation aux sens, dans la danse des rouleaux, pinceaux.. Six heures, sept heures, neuf heures, quinze heures…Ce n’est pas qu’elle leur pardonne – ils savent très bien ce qu’ils font-  mais elle les a déjà oubliés, dans un coin, puis un recoin, puis… regarde ce rouge comme il est beau, regarde avec ce vert, tu vois, mon chéri, comme je m’amuse, comme je suis bien avec ma peinture.

Comme tous ces gens passent à côté du monde, des autres, de leur vie.

Deux cent, trois cent et encore et pourquoi pas toutes ces chaussures tous ces petits pieds qui chantent et dansent le pas de côté, le grand saut, la longue marche.

Tourbillon. Ivresse. Cadence.

Cinquante, soixante, quatre-vingt deux dessins et trois, quatre, douze peintures

Pourquoi arrêter ce bonheur ?

Pourquoi faire peu, pourquoi faire triste ?

 Pourquoi séparer les couleurs de la vie ?

Continue. Ne t’en fais pas.

Il y en a qui sont d’accord et qui sont avec toi.

Alain Pusel  Septembre 2007



Nicole Gaulier – Glossaire

Par Françoise Monnin

Appropriation. Parer les surfaces. Toutes. En prendre ainsi possession. Les marquer à l’aide de sceaux, fabriqués et enduits d’une matière épaisse aux couleurs vives. Répéter le geste, le décaler, le superposer, jusqu’à ce que les mètres carrés investis soient entièrement maquillés, absolument revêtus. Ne garder de l’identité première de chaque objet élu que les contours. Lui faire prendre une nouvelle allure. Supports traditionnels de la peinture - toile ou papier -, ustensiles courants – paravents, assiettes, boîtes… - ou encore souvenirs - livres du XVIIIe siècle, portraits d’ancêtres, toiles de l’artiste elle-même -, tout peut être bon. « Quand j’étais petite, j’avais le sentiment de ne pas m’appartenir. Je cueillais un brin d’herbe et le gardais des heures durant, serré dans mon poing, en me répétant qu’il était à moi ». De concert, besoin d’appropriation et refus de la nostalgie stimulent l’aventure. Il faut « tout recouvrir ; parce que j’ai besoin d’oublier ». Lorsqu’une exposition se présente, l’espace est totalement investi à son tour. Les motifs s’affichent sur les murs et s’en évadent, s’installent sur les plafonds, couvrent les sols, cernent le spectateur invité à son tour à être lui aussi paré. Sacs, chaussures, parapluies, chacun des accessoires d’aujourd’hui change de peau. Le monde, ainsi, appartient à l’artiste.

Discipline. « Peinture concrète et non abstraite, parce que rien n’est plus concret, plus réel qu’une ligne, qu’une couleur, qu’une surface » : l’Art Concret, défini en 1930 par l’artiste hollandais Théo Van Doesburg, se manifeste ici. Foin de l’obligation classique de représenter ce qui nous entoure ! Place aux impressions premières, aux sensations pures ! Inventer d’autres règles, les adopter puis les appliquer. De l’imagination surgit le principe et du principe la méthode. L’ordre prend le relais des impulsions, leur intime une discipline. Les peintures anciennes ? Réalisée sur de longues bandes de papier, soigneusement alignées ! Les petits carrés ? Au nombre de deux mille, tous du même format, bien rangés ! Les impressions récentes ? Limitées par les bords des rouleaux employés, et par ceux des feuilles de papier choisies comme support ! « Contrôle structurel de la débauche» : ainsi définir les systèmes de marges et de lignes mis en chantier à partir des éléments peints spontanément. « Gérer la folie, canaliser la débauche ». Faut-il aller chercher dans l’arbre généalogique – un grand-père pasteur – l’amour du contrôle ? Comme certains artistes du groupe Supports/Surfaces dans les années soixante, Arnal ou Viallat en particulier, évoquer le chaos du monde et tout aussitôt le policer.

Famille. Procéder tel un anthropologue. Identifier des ensembles, constituer des clans. « Pour moi, chaque élément est une personne. Je me fabrique ma foule idéale d’individus – arbres, signes, objets - que j’aime et que je respecte ». Chaque module possède son identité, chaque signe, sa personnalité. Chaque peinture est constituée de variations. Juxtaposées ensuite, elles s’acoquinent. Imbriquées jusqu’à l’enmêlement parfois, elles se brouillent mutuellement. Mises à distance d’autres fois, elles respirent. Toujours, elles palpitent. Kaléidoscope, chaque groupe constitué incarne une foule bigarrée de près, harmonieuse à distance. Manifeste en faveur de l’originalité, le résultat constitue l’archétype de la collectivité, diverse et cependant cohérente. Inviter à la tolérance : « l’Histoire, c’est ça. Un ensemble d’événements qui sont tous importants même s’ils sont anodins ».

Impression. D’abord, broder. Puis, peindre. Petit à petit, la matière appliquée au gros bâton de peinture à l’huile, s’est fait module répété, tamponné à l’aide d’instruments divers. Le travail au rouleau plus récent constitue une nouvelle étape. Incisé dans l’outil, le motif désormais imprimé surgit en négatif. L’espace qui le cerne est dense tandis que la forme s’impose par son vide. Allégorie de l’absence, de la mémoire, cet ensemble de réserves entretient une forme de mystère. Les gauchers en sont coutumiers.

Lumière . La couleur est franche, lumineuse jusqu’à l’éblouissement. Allégorie du vivant, de l’énergie, titillant nos pupilles jusqu’à les aveugler presque, parfois, elle éclate. « Je recherche quelque chose d’aimable, avec lequel je puisse vivre et qui m’apporte de la chaleur, qui me rende mon amour par un effet de miroir »

Noir. Employée exclusivement par moment, la couleur noire, nuancée  suffit pour suggérer des cristaux, des écailles ou des nuées, des présences suffisamment fortes et indéfinies pour que chacun projette ses aspirations. Là ? Un fauve en pleine savane ! Ici ? Une guillotine sous la pluie ! Plus loin ? Une stèle de granite préhistorique. Aimer  le ciel rose de Normandie, la chaleur des foins alsaciens, mais leur préférer la “reine des couleurs”, baptisée ainsi par Renoir. Nuit, mystère, absence... Rebelle, l’artiste conserve un souvenir amer des blouses roses ou bleues du pensionnat de son adolescence. La vieille paysanne berrichonne qui la garda dans son enfance, “ronde, bonne, douce, tendre et  généreuse”, était quant à elle toujours vêtue de satin noir. “Depuis, le noir demeure pour moi la couleur de l’amour, la plus généreuse, celle qui valorise toutes les autres, même les plus ingrates. Tout va avec le noir. Tout devient beau aux côtés du noir”.

Provocation . « Je transforme, avec un cutter ou des ciseaux, très affûtés, très pointus, au risque de me blesser. C’est très violent. J’arrache avec mes ongles. C’est un travail de sculpture ». Sublimer les colères existentielles en agressant la matière. Le neuf, le lisse ? Insupportable. Déconstruire l’ordre établi, tels tous les artistes de la modernité, cubistes, futuristes et surréalistes en particulier. Travailler à partir d’une réalité préalablement mise en pièces ? « J’aime. Car je me sens prisonnière de l’amour. Je fabrique la perte pour mieux contrôler le chagrin de la perte. Je me vaccine. Je ne provoque que moi ». Découper des œuvres des années précédentes, inciser les rouleaux neufs avant de les appliquer... Œuvrer pour donner forme au refus du monde tel qu’il est, trop injuste.

“Le fragment, c’est la vie”, écrivait le poète Marinetti en 1913. Le travail de Gaulier, ça n’est que du vivant. C’est l’expérience, sans cesse renouvelée, de “cette drôle sensation d’être Dieu, de faire mourir et renaître. La création est un outrage à la matière, suivi d’une réparation, d’une compensation”.

  Pudeur . Broder chaque fibre de la toile, peindre la plus ténue parcelle de céramique, enduire chaque page d’un livre… Chacune des œuvres constitue une allégorie de la protection. Chacun des objets choisis a maille à partir avec le secret. Bouquin ou boîte, il se présente fermé. Parapluie, chaussure ou paravent, il est initialement destiné à dissimuler, à préserver. Dedans, derrière, la face cachée de l’œuvre est souvent la plus travaillée. Faire du rouleau de peintre l’instrument par excellence, apte à couvrir rapidement les plus vastes surfaces. Les effets de claire-voie obtenus par superpositions de couches de couleur, s’ils laissent sourdre quelques pépites de tons éclatants, n’insistent que mieux sur la part de mystère propre à chacune des œuvres. Carapace, la peinture est aussi pansement. Cacher c’est permettre de guérir. Hommage à la pudeur, chacune des œuvres en hurle l’ampleur. 

Rythme. Un, dix, cent, mille… Une fois amorcée, une série n’en finit pas de s’agrandir. En bandes, en carrés, au rouleau, les formes se déclinent. Peindre comme on respire, biologiquement, chronologiquement. Le rythme des gestes comme celui des ensembles possèdent la régularité hypnotique des électrocardiogrammes. Celle des mandalas et des calendriers. « La peinture est un medium » et l’artiste, un chaman, dansant au bord de la transe, enivré par la cadence répétitive de ses gestes. « Ça tourne, comme la planète ». Vingt couches de peinture sont parfois déposées sur une même feuille de papier. Tels les bâtons et les encoches que dessinent ou gravent les prisonniers pour compter les jours qui restent. Moins pour indiquer le temps que pour le narguer. 

Sensualité « Je ne peux pas la contenir et je n’ai pas de regrets : joie, colère ou chagrin, je manifeste mon émotion ». Extrême sensibilité. La laisser s’épanouir et faire de la sensualité un moteur essentiel. Plaisir de fouailler à pleines mains. « Le bruit indécent de mes doigts sur la matière, pareil à celui d’une déglutition », n’a pas de prix. C’est du travail que surgit l’idée. Le lisse froid de la céramique, le bruissement doux du coton à broder, l’épaisseur sale du bâton d’huile, les éclaboussures engendrées par le rouleau, chaque accident est une fête, constitue un moteur, provoque un éblouissement. Chaque trace conservée vibre, chaque forme élaborée danse, chaque matière est onctueuse, tout manifeste une intense vitalité. Les dégradés et les moirures obtenus au fur et à mesure que le rouleau se décharge de la matière, les marques de doigts qui se mêlent à celles de l’outil, tout concourt à formuler une apologie de la caresse. Le « comment » peindre se fait « quoi » peindre. L’exploration des capacités – et au-delà, la preuve de l’existence - de la chair de toute chose, tel est l’essentiel.

Vertige. La peinture est « un sable mouvant dans lequel j’essaie de m’accrocher, sans fin. Comme à un mirage dans un désert. Je vois, j’avance, je n’atteins jamais, mais j’y vais. Sans réfléchir. Parce que c’est vital ». Ne pas avoir peur.