Nicole Gaulier
Black time


Avec un "C" :


Caresse. Jamais la sensualité de Nicole Gaulier ne s'est exprimée avec autant d'intensité que dans ses œuvres récentes. Paradoxal : ses nouvelles peintures sur papier ou sur céramique ne jouent qu'avec la couleur noire et le support blanc ! Cependant, les outils employés (pour l'essentiel des rouleaux de toutes sortes, qu'elle incise avant de les appliquer) génèrent des empreintes troublantes, vivantes. La matière écrasée sur le support s'y dépose en provoquant des traces suggérant la chair, la pilosité. Tous ces noirs vibrent, touchent. Les dégradés et les moirures obtenus au fur et à mesure que le rouleau se décharge de la matière, les marques de doigts qui se mêlent à celles de l'outil, tout concourt à formuler une apologie de la caresse.
Déjà, en brodant des compositions abstraites avec des fils de coton, il y a vingt ans, traquait-elle la sensualité. "Mes mains sont comme des yeux, j'ai une conscience de l'espace différente" dit-elle. À cette date, elle avait retrouvé la vue, après une maladie qui l'avait laissée des mois "dans le flou, le brouillard. Seuls les rayons lumineux passaient et c'était douloureux. Des aiguilles". Depuis, elle choisit toujours avec gourmandise la nature de ses supports (un papier pur chiffon habituellement réservé à l'aquarelle ou un biscuit de céramique récemment).
La couleur noire, exclusive en ce moment, lui suffit pour suggérer des nuages ou des écailles de tortue, des présences suffisamment fortes et indéfinies pour que chacun y projette ses aspirations. Là ? Un fauve en pleine savane ! Ici ? Une guillotine sous la pluie ! Plus loin ? Une stèle de granite gravée, comme celles, plus de six fois millénaires, qui lui firent une si forte impression, lorsqu'elle les découvrit, il y a sept ans, à Newgrange (Irlande).


Céramique. "J'ai compris l'âme de la céramique, ce qu'elle a dans le ventre", dit-elle, après dix ans de pratique expérimentale et toujours plus inspirée. "980 degrés au moment le plus fort de la cuisson apportent la réponse et la différence. Il y a toujours une surprise. En peinture, quand tu domines, il n'y en a pas. Tandis qu'avec la céramique, on sait qu'on "y" va mais on ne sait pas si on "y" arrivera". Supports traditionnellement dévolus aux arts décoratifs, les vases et les plats sur lesquels elle applique ses impressions noires échappent absolument aux notions d'accessoire et de séduction. Fixant les formes sans les absorber, en les repoussant même, pour mieux les incarner,voilà une matière dont l'artiste sublime la nature. Noires, les céramiques de Gaulier brillent.


Colère. Découper le papier de ses dessins anciens, inciser les rouleaux comme elle le fait maintenant ("enivrée par la sensualité du contact direct avec cette matière souple et résistante à la fois"), puis les abandonner, exsangues... Œuvrer, pour elle, a toujours été le moyen de témoigner d'une colère ; de donner forme à sa colère ; à son refus du monde tel qu'il est, trop injuste. "Je ne supporte pas certaines situations. Cela n'a rien de moral, je ne cherche pas à mériter le paradis. Je traque l'harmonie". Cette recherche est longue, jalonnée d'éclats. Souvenir des bombardements qui fusaient au-dessus du berceau de l'artiste ? Entre autres.... Rage contenue adolescente, besoin d'exprimer intensément le fait d'être vivant ? Certainement ! Les grandes compositions abstraites aux tons primaires et aux angles aigus, imaginées depuis vingt ans, relèvent de cet état. Enthousiasme, insatisfaction, audace... Gaulier a souvent détruit son propre travail, pour en récupérer des fragments et composer, avec eux, de nouveaux espaces, des festivals d'éclats toujours plus intenses, dans une logique futuriste. "Pendant trois ans, nuit et jour, j'ai travaillé. J'ai fait beaucoup de collages, qui me servaient de maquettes. Le premier d'entre eux était né par hasard, après que j'aie jeté au sol une image dont je n'étais pas contente et que j'avais déchirée. J'ai alors vu surgir une sorte de kaléidoscope magique."
"Le fragment, c'est la vie", écrivait Marinetti en 1913. Le travail de Gaulier, ça n'est que du vivant. L'artiste André-Pierre Arnal l'avait compris, lorsqu'il lui écrivait en 1993 : "sur la trame des gris de l'angoisse du faire, les couleurs pures éclaboussent et vibrent, traces de la claire jubilation et dans ses gestes vifs de maître de musique arrive au jour l'appareil mélodique des sonates du printemps et de l'été". La taille monumentale des formats adoptés et le nombre impressionnant d'œuvres fabriquées ont eux aussi maille à partir avec la puissance de cette colère jamais apaisée.


Confidences. "J'ai des souvenirs très colorés", dit-elle. Elle parle du ciel rose de Normandie, de la chaleur des foins alsaciens. Mais, très vite, la "reine des couleurs", ainsi que l'avait baptisée Renoir, s'impose dans la conversation : le noir. Nuit, mystère, absence... Pour les artistes modernes occidentaux (voir Marfaing et Soulages), cette "reine" demeure absolue. Pour Gaulier, il en va différemment. Sans doute parce que, rebelle depuis toujours, elle conserve un souvenir amer des blouses roses ou bleues du pensionnat de son adolescence. Et sûrement parce que la vieille paysanne berrichonne qui la garda dans son enfance, "ronde, bonne, douce, tendre et généreuse", était toujours vêtue de satin noir. "Depuis, le noir demeure pour moi la couleur de l'amour, la plus généreuse, celle qui valorise toutes les autres, même les plus ingrates. Tout va avec le noir. Tout devient beau aux côtés du noir".
Ce n'est traduire aucun secret que de dire que dans la vie quotidienne, Gaulier se pose en "noir" aux côtés de ses proches. "L'autre est essentiel. Il casse ma solitude. Retrouver sa trace dans mon travail est enthousiasmant". Cet autre, elle l'aime tellement qu'elle voudrait lui consacrer une exposition. Y figureraient notamment les céramistes Nicole Crestou et Gérard Bignolais, la photographe Brigitte Hatala, le collectionneur René Gaulier, l'éditeur Alin Avila, les auteurs Gilbert Lascault, Pascal Ory, Alain Pusel...


Contrôle. "Faire des bâtons, comme à l'école maternelle. Je suis une enfant. Toute ma vie j'ai fait des petits bâtons" : instinctivement disciplinée, petite fille de pasteur, elle met de l'ordre dans la traduction de ses émotions. Les peintures anciennes ? Réalisées sur de longues bandes de papier, soigneusement alignées lors des expositions ! La sensualité des impressions récentes ? Limitée par les bords des rouleaux employés, indiquant des limites, qui permettent au support de "respirer" entre deux masses incarnées ! Elle exprime, puis elle organise. L'alignement fait tellement partie de son univers qu'on l'assimile souvent à une écriture, ou plutôt à un alphabet. "Un contrôle structurel de la débauche", ainsi définit-elle les systèmes de marges et de lignes qu'elle met en chantier à partir des fragments d'émotion pure qu'elle peint. Chacune de ses œuvres, de ce fait, évoque un catalogue d'échantillons, et plus encore un calendrier.
Il y a sept ans, "Lorsque j'ai vu la Tour Eiffel, sur laquelle un calendrier lumineux indiquait le nombre de jours qui nous séparaient de l'an 2000, j'ai eu envie de me fabriquer des repères. J'ai fait mon compte à rebours jusqu'à l'an 2000. Il fallait que je vive le temps qui s'écoulait. J'y suis arrivée. J'ai réalisé 2000 petits carrés peints, entre 1998 et 2000. J'ai réuni chaque centaine de ces miniatures sur un carré de bois noir, symbolisant un siècle, sur un fond nuit des temps. J'ai toujours un rapport fort avec les chiffres, je les vis. Au début des années 80 je brodais des formats 10 X 10 centimètres. Parce que le nombre était rond et que le format allait bien avec celui de ma main. Puis j'ai peint en 5 x 5 cm, durant mon séjour en Irlande. Puis j'ai voulu morceler davantage le temps, dans lequel je savais désormais que j'étais perdue, parce qu'il était infini. J'ai coupé le 5 x 5 en 4, et j'ai obtenu le nouveau module, à partir duquel j'ai raconté toutes les histoires possibles, avec les plus petits morceaux possibles. L'Histoire, c'est ça. Un ensemble d'événements qui sont tous importants même s'ils sont anodins".


Couleur. "Pour moi la couleur a toujours été anecdotique". Depuis deux ans, Gaulier ne trempe ses pinceaux et ses rouleaux que dans "du" noir. Elle en fait "des" noirs, tel un photographe ayant apprivoisé le soleil, un cinéaste du temps du muet. Chauds ici, froids un autre jour, mordorés par les techniques de séchage ou de cuisson, tous ces tons sombres mais transparents qui apparentent son travail à l'œuvre d'un écrivain remplissant ses pages manuscrites (il en existe encore) en les modulant au rythme de son inspiration, font de l'œuvre de Gaulier une forme de vaste électrocardiogramme.


Couverture. En ce moment, comme si la colère avait fait son temps, il s'agit moins pour elle de découper que de recouvrir. À une époque combative succède une période de pansements. Tout y passe et notamment les œuvres anciennes, même "cette toile que j'aimais tellement"... Consciente de son extrême sensualité et de la puissance de sa rage, Gaulier ne se contente pas de discipliner les mises en page, elle occulte certaines évidences trop insolentes. Sur tout, le noir fait silence.
Ainsi, elle inscrit sa démarche aux côtés de celles de l'essentiel des artistes minimalistes occidentaux de l'après deuxième guerre mondiale. "All-over" américain, "support-surface" à la française... Autant de démarches au sein desquelles l'important demeure moins l'image que le geste qui l'a engendrée, signe de vie, instinct de conservation, au risque d'engendrer des œuvres aux allures finales de pierres tombales. Cacher tout ! Dans des cas extrêmes, telle est la condition de l'évolution. Il ne s'agit pas d'oublier mais de réduire au silence ; les drames historiques, comme le quotidien de la condition humaine. "Recouvrir pour réaliser l'amnésie de l'ennui", dit-elle. Chaussures, sacs, plateaux, tout lui est bon, tout y passe, jusqu'à ses propres toiles, jusqu'aux portraits de ses ancêtres. Étouffée, la surface est décorée au sens où l'on décore la poitrine d'un soldat ; pour opposer aux horreurs commises la gloire de l'ordre retrouvé.


Culbute. "Ce que j'aime c'est l'œuvre cachée" dit-elle ; "le cadeau, la surprise, le truc inutile". Ce truc elle en prend grand soin. Ainsi le dessous et le dedans des sculptures et des céramiques : elle voue aux intérieurs une attention patiente, un soin souvent plus délicat que celui qui préside à la réalisation de la face visible de l'œuvre. "Beaucoup de couleurs à l'extérieur et du noir à l'intérieur, pour accentuer le vide. Pour rappeler la Nuit des Temps." Point commun aux objets autour desquels elle a déployé son univers ? Le trou noir ! Attirée par le dedans des petits souliers dont elle avait fait le support de ses expérimentations à partir de 2001, comme par celui de ses vases en céramique, elle l'a souvent enduit d'un noir brillant, évoquant la lumière intérieure, incarnant la quête spirituelle, sa difficulté d'accès, son mystère définitif. "Je ne veux pas montrer mes dessous. Lorsque je peins, c'est toujours "autour". L'intérieur ne racontera rien. Une fois que j'en suis sûre, je tourne autour". Noirs comme le secret, tous ces dessous et ces dedans envahissent à présent l'ensemble de l'œuvre. Hommage à la pudeur, ils en hurlent ainsi l'ampleur.


Françoise Monnin, Paris, mars 2005.

Les citations sont extraites d'une correspondance et d'entretiens avec l'artiste, menés de 1991 à 2005, à Versailles, à Chartres et à Paris.